En janvier 2026, le gouvernement britannique annonçait un miracle industriel pour une zone rurale du Lanarkshire, en Écosse : 8,2 milliards de livres sterling — environ 9,5 milliards d’euros — d’investissement privé, porté par l’américain CoreWeave et l’écossais DataVita, pour bâtir l’un des plus grands complexes de data centers dédiés à l’intelligence artificielle du Royaume-Uni. La promesse centrale, répétée par Downing Street comme par les deux entreprises : le site tournerait entièrement à l’énergie renouvelable produite sur place, l’équivalent d’un petit réacteur nucléaire, sans une seule centrale à gaz ni un gramme de charbon.

Six mois plus tard, le 6 juillet 2026, une enquête du Guardian fondée sur des documents obtenus par voie légale (Freedom of Information) et sur des relevés publics révèle que cette promesse n’a, à ce jour, aucune chance d’être tenue. Pas dans dix ans, pas d’ici 2030. Le verdict du Recul tient en une phrase : ce n’est pas un simple retard de chantier, c’est un motif qui s’est déjà répété ailleurs au Royaume-Uni cette même année — promettre des gigawatts et des milliers d’emplois pour décrocher une désignation officielle, puis découvrir, une fois les projecteurs éteints, qu’il manque le terrain, l’argent ou le raccordement électrique pour livrer.

Ce que le Guardian a vraiment révélé

Le site est situé à Airdrie, dans le Lanarkshire, à l’est de Glasgow. Il fait partie des cinq « AI Growth Zones » désignées par le gouvernement britannique pour accélérer les data centers IA sur le sol national, aux côtés de Culham (Oxfordshire), du nord-est de l’Angleterre et de deux zones galloises. Désigné le 29 janvier 2026, le projet de Lanarkshire est le plus gros des cinq : 8,2 milliards de livres sterling d’investissement annoncé et 3 400 emplois promis.

Sur le papier, DataVita affirme pouvoir alimenter le site avec plus de 1 gigawatt d’énergie renouvelable : 400 MW de solaire et 800 MW d’éolien, présentés comme des « parcs énergétiques » directement raccordés aux data centers — l’équivalent, selon les chiffres avancés, de la consommation d’environ 800 000 foyers écossais.

Le problème, documenté par le Guardian à partir de demandes FoI : cette énergie n’existe pas, et rien n’indique qu’elle existera dans un avenir proche. Les deux data centers déjà en activité de DataVita, à Glasgow et à Chapelhall, tirent aujourd’hui environ 24 MW du réseau électrique classique — soit moins de 3 % du gigawatt promis. Une analyse s’appuyant sur les chiffres de l’association écossaise Action to Protect Rural Scotland (APRS) estime qu’il faudrait entre 40 et 100 km² de terrain pour produire un tel volume d’électricité renouvelable. Or DataVita ne détient qu’environ 4 km² de foncier (un peu plus de 1 000 acres), et le seul projet concret déposé à ce jour — un « parc énergétique » porté par le groupe immobilier HFD, propriétaire à 100 % de DataVita, prévoyant jusqu’à 19 éoliennes — ne couvrirait qu’environ 5 % de la production annoncée.

Le gouvernement et les développeurs eux-mêmes le savaient. Selon les documents obtenus par le Guardian, ils reconnaissaient déjà, en interne, que le site avait un « problème » de « fourniture d’électricité » (power provision issue). En février 2026, le premier ministre écossais John Swinney écrivait à DataVita que « la fourniture d’électricité reste un enjeu clé, et nous continuerons à échanger sur ce sujet » — une phrase feutrée qui, six mois plus tard, prend tout son sens. Un consultant du secteur de l’énergie cité par le Guardian résume la difficulté sans détour : « Passer de rien au plus grand parc éolien terrestre du pays en quatre ans, c’est ambitieux. » Interrogée, DataVita renvoie la livraison de son programme renouvelable à des conditions suspensives — « accords commerciaux finaux, permis, raccordement au réseau et procédures d’autorisation » — une réponse qui ne conteste aucun des chiffres publiés.

Autrement dit : à ce jour, aucun raccordement électrique n’est même confirmé pour ce site, alors que les propres critères d’éligibilité des AI Growth Zones exigent une trajectoire crédible vers l’autosuffisance énergétique avant toute désignation.

Newarthill, le village qui a cru au chèque

À Newarthill, petit village situé juste à côté du site, l’annonce de janvier a d’abord été accueillie comme une aubaine. Des représentants d’une société liée au projet, Oakes Energy Services, ont démarché les habitants porte à porte pour leur présenter un futur parc solaire lié au complexe : panneaux solaires gratuits, plantation d’arbres, ou rachat pur et simple de propriétés.

Six mois plus tard, l’espoir a laissé place à l’inquiétude. Des habitants craignent désormais de devoir vendre leur maison ou de voir disparaître des terres classées en ceinture verte, sans certitude que les emplois et l’investissement promis se matérialisent un jour. Le projet prévoyait aussi un fonds communautaire de 543 millions de livres sterling (environ 630 millions d’euros) destiné à la région. Le Guardian a constaté qu’il n’y a, à ce jour, aucun argent réellement déposé dans ce fonds : son financement est censé provenir des futurs revenus de DataVita — à condition qu’elle en génère.

Un village qui accepte de perdre des terres agricoles et de la ceinture verte contre la promesse d’un chèque qui n’existe pas encore : c’est, à l’échelle locale, exactement le même mécanisme que celui observé à l’échelle du projet tout entier.

Un motif qui se répète : les « investissements fantômes » de l’IA britannique

Ce n’est pas un cas isolé. En mars 2026, une première enquête du Guardian avait déjà mis au jour un phénomène similaire ailleurs au Royaume-Uni, sous le nom d’« investissements fantômes ». Exemple emblématique : le site de Nscale dans l’Essex, présenté comme le futur plus grand data center IA souverain du pays, pour un engagement annoncé de 1,9 milliard de livres sterling (environ 2,2 milliards d’euros). En février 2026, ce terrain servait encore… de zone de stockage d’échafaudages. Le gouvernement britannique a lui-même confirmé qu’il ne s’agissait pas d’un contrat formel, mais d’une simple « intention d’engager des capitaux » — et la demande de permis de construire n’a été déposée qu’après le début de l’enquête du Guardian.

CoreWeave elle-même n’en est pas à son coup d’essai. Un précédent « investissement » d’un milliard de livres sterling annoncé par l’entreprise en 2024 s’est révélé consister, dans les faits, à louer de l’espace dans des data centers déjà existants — construits en 2002 et 2015 — pour y installer des puces Nvidia, plutôt qu’à construire quoi que ce soit de neuf. L’entreprise a refusé de communiquer le nombre d’emplois réellement créés.

Interrogé, le ministère britannique en charge (Department for Science, Innovation and Technology) a confirmé qu’il ne jouait « aucun rôle actif » dans l’audit de ces engagements : les chiffres avancés par les entreprises reposent entièrement sur de l’auto-déclaration. Pour la chercheuse Cecilia Rikap, de l’University College London, le constat est sans ambiguïté : ces annonces sont des « investissements fantômes », et les entreprises technologiques « gonflent artificiellement la création d’emplois et l’impact économique de leurs data centers pour plaire aux gouvernements ». À l’échelle mondiale, plus de 500 milliards de livres sterling d’investissements dans l’IA ont été annoncés rien qu’en 2025 — sans qu’aucun mécanisme de vérification indépendant ne soit systématiquement associé à ces chiffres. Le Recul avait déjà documenté un mécanisme cousin, appliqué à l’espace plutôt qu’à l’électricité, dans notre décryptage de l’introduction en bourse de SpaceX et de son data center spatial qui n’existe pas encore : une promesse spectaculaire, vendue comme acquise, alors que le produit lui-même reste à l’état de maquette.

L’Écosse tout entière sous tension électrique

Le cas de Lanarkshire n’est que la partie la plus documentée d’un problème plus large. Selon les données compilées par les opposants au projet, 24 projets de data centers IA sont aujourd’hui déposés dans le système de planification écossais, représentant une demande cumulée d’environ 6 200 MW — soit environ 1,5 fois la demande électrique de pointe de l’Écosse tout entière.

La mobilisation ne date pas d’hier. Dès mars 2026, le collectif Stop Climate Chaos Scotland adressait une lettre ouverte à John Swinney pour réclamer un moratoire, tandis que Kat Jones, d’Action to Protect Rural Scotland, avertissait que « les data centers IA à grande échelle sont la plus grave menace imaginable pour les ambitions climatiques de l’Écosse, pour ses paysages ruraux et pour les factures d’électricité ». Depuis, les conseils municipaux d’Édimbourg et d’East Ayrshire ont formellement demandé au gouvernement écossais de geler les nouveaux projets tant que des critères clairs de « data center vert » et des études d’impact environnemental ne seront pas établis. Le parti au pouvoir, le SNP, a lui-même vu une motion en faveur d’un moratoire déposée lors de son conseil national. John Swinney a reconnu publiquement que le gouvernement « pèse activement » cette option — sans trancher.

Point de comparaison utile : Dublin applique un moratoire de fait sur les nouveaux data centers depuis 2022, et plusieurs États américains, dont la Pennsylvanie et l’Illinois, débattent aujourd’hui de mesures similaires. L’Écosse n’en est pas là, mais le débat qu’elle traverse n’a rien d’isolé : c’est la même question — qui paie la facture électrique de l’IA, et qui en profite réellement — qui se pose déjà de Dublin à Springfield.

CoreWeave, le partenaire américain qui construit sur une montagne de dettes

Un détail change la lecture de toute l’affaire : CoreWeave, le partenaire américain censé sécuriser une partie du financement et de la technologie du site écossais, n’est pas lui-même sur une assise financière solide. L’entreprise, spécialisée dans le cloud IA et étroitement liée à Nvidia, affiche une croissance spectaculaire — un chiffre d’affaires 2025 attendu entre 4,9 et 5,1 milliards de dollars, en hausse d’environ 300 % sur un an — mais reste déficitaire, plombée par environ 1,2 milliard de dollars de charges d’intérêts annuelles. Sa dette totale dépasse 10 milliards de dollars, son passif total avoisine 29 milliards de dollars, et son carnet de commandes atteint 66,8 milliards de dollars — des engagements futurs, pas des liquidités disponibles aujourd’hui. Pour financer ses seules dépenses d’investissement 2026, jusqu’à 30 milliards de dollars, l’entreprise s’appuie sur de la dette plutôt que sur des fonds propres.

En janvier 2026, Nvidia a dû injecter 2 milliards de dollars supplémentaires dans CoreWeave, à 87,20 dollars l’action — une opération largement lue par les analystes comme un filet de sécurité destiné à éviter que son plus important partenaire cloud ne vacille. Autrement dit : l’entreprise censée aider à livrer un data center « autosuffisant » en Écosse dépend elle-même, pour rester debout, de la bienveillance d’un unique fournisseur de puces. Le Recul avait déjà documenté ce mécanisme de décisions prises par une poignée d’acteurs américains, aux conséquences qui retombent ensuite ailleurs, dans notre article sur le dividende IA d’OpenAI qui s’arrête à la frontière américaine : ici, ce n’est plus « le reste du monde » qui hérite du risque, mais un village écossais et ses finances publiques locales.

Et si le scénario se rejouait ailleurs, y compris en France ?

Rien, dans ce mécanisme, n’est propre au Royaume-Uni. Partout où des gouvernements cherchent à attirer des « gigafactories » ou des zones de croissance IA à coups de milliards annoncés, la tentation existe de prendre pour argent comptant les promesses de renouvelable et d’emplois avancées par les entreprises — d’autant que, comme le montre le cas britannique, l’État lui-même reconnaît parfois ne pas avoir les moyens ou la volonté de vérifier ces chiffres.

La France n’est pas à l’abri du sujet : Le Recul avait déjà chiffré, dans son enquête sur le coût environnemental réel de l’IA, le financement de dette de 830 millions de dollars annoncé en mars 2026 pour un data center de Mistral AI près de Paris, à Bruyères-le-Châtel — un projet distinct du dossier écossais, mais construit sur la même ambition de souveraineté numérique, et donc soumis aux mêmes questions : quel raccordement réel, quelle empreinte au sol, quels emplois vérifiables. Les 3 400 emplois promis en Écosse, eux, rejoignent une liste déjà longue d’annonces d’emplois liés à l’IA qui se heurtent, une fois les chiffres audités, à une réalité plus modeste — un motif que Le Recul suit également du côté des vagues de licenciements liées à l’IA.

La leçon du Lanarkshire n’est donc pas seulement écossaise : c’est un rappel que l’étiquette « renouvelable » ou « souverain » collée sur un data center IA ne vaut, pour l’instant, que ce que vaut la vérification indépendante qui l’accompagne — et qu’au Royaume-Uni comme ailleurs, cette vérification reste, la plupart du temps, à inventer.

Ce qu’il faut retenir

Le gouvernement britannique a désigné, le 29 janvier 2026, un complexe de data centers IA de 8,2 milliards de livres sterling (environ 9,5 milliards d’euros) à Airdrie, en Écosse, porté par CoreWeave et DataVita, avec la promesse d’un fonctionnement 100 % renouvelable et de 3 400 emplois d’ici 2030.

Une enquête du Guardian, publiée le 6 juillet 2026, révèle que cette promesse renouvelable est irréalisable dans les délais annoncés : environ 24 MW livrés aujourd’hui contre 1 GW promis, et un besoin de terrain (40 à 100 km²) très supérieur au foncier réellement détenu (environ 4 km²).

Un fonds communautaire de 543 millions de livres sterling promis aux habitants de Newarthill ne contient, à ce jour, aucun argent réel — son financement dépend des revenus futurs de DataVita.

Ce schéma n’est pas isolé : une précédente enquête du Guardian, en mars 2026, avait documenté des « investissements fantômes » comparables ailleurs au Royaume-Uni, notamment chez Nscale, sans qu’aucune autorité n’audite systématiquement ces annonces.

À l’échelle de l’Écosse, 24 projets de data centers représentent déjà environ 1,5 fois la demande électrique de pointe du pays, ce qui a poussé plusieurs conseils municipaux à réclamer un moratoire encore à l’étude.

Le chiffre à retenir

3 %.

C’est, à ce jour, la part du gigawatt d’électricité renouvelable promis pour le data center IA de Lanarkshire qui existe réellement — environ 24 MW livrés sur les 1 000 MW annoncés. Le reste repose, pour l’instant, sur un permis de construire non déposé, un raccordement électrique non confirmé, et un fonds communautaire vide.