Une machine hydraulique tranche la reliure. Les pages, libérées, passent dans un scanner à haute vitesse. Le papier part au recyclage. Répétez l’opération entre 500 000 et deux millions de fois.
C’est le projet Panama, nom de code interne d’un programme lancé début 2024 par Anthropic, l’entreprise qui édite l’assistant Claude — dont nous avions analysé la dernière génération de modèles. Son ambition, telle qu’elle figure dans un document de planification interne rendu public dans le cadre de la procédure judiciaire : numériser de façon destructive tous les livres du monde.
Une précision utile sur la chronologie, car elle est presque toujours escamotée : l’information n’est pas neuve. Le document a été descellé en janvier 2026 dans le cadre d’une action collective déposée en 2024, et le Washington Post a publié son enquête le 27 janvier 2026, après examen de plus de 4 000 pages de pièces judiciaires. C’est fin juillet et début août 2026 que l’affaire est devenue virale, portée par les réseaux sociaux — six mois après les faits révélés.
Elle est présentée à peu près partout de la même manière : une entreprise détruit des livres, c’est légal, c’est scandaleux. Les trois affirmations méritent d’être reprises une par une, parce que deux sont exactes et une est fausse — et parce que ce qui est réellement en jeu n’est pas ce qu’on croit.
Ce que le projet Panama a fait, concrètement
Commençons par les faits documentés.
En février 2024, Anthropic recrute Tom Turvey, ancien responsable des partenariats du projet Google Books — l’opération de numérisation de masse menée par Google dans les années 2000, qui avait survécu à une longue bataille judiciaire. Sa mission, telle que rapportée dans les documents de la procédure : obtenir « tous les livres du monde ».
La chaîne mise en place est industrielle. Les ouvrages sont achetés sur le marché de l’occasion, notamment auprès de Better World Books. Ils sont ensuite découpés — les documents parlent de livres « coupés proprement » — pour séparer les pages de la reliure. Les feuilles passent dans des scanners à haute vitesse fournis par Datamation Imaging Services. Puis le papier est remis à des recycleurs.
L’échelle rapportée va de 500 000 à deux millions de volumes, pour un budget de plusieurs dizaines de millions de dollars.
Il faut mesurer ce que ce chiffre représente. Deux millions de livres, c’est l’ordre de grandeur du fonds d’une très grande bibliothèque universitaire française. Sauf qu’ici, aucun exemplaire n’a survécu à l’opération.
Pourquoi du papier, alors qu’internet est gratuit ?
C’est la question la plus intéressante, et la réponse en dit long sur l’état de l’industrie.
Les modèles de langage ont épuisé le web exploitable. Ce qui reste disponible en ligne est massivement du contenu récent, redondant, et de qualité rédactionnelle inégale. Or un modèle apprend à écrire en imitant ce qu’il lit.
Les documents internes sont explicites sur l’objectif : accéder à des ouvrages antérieurs à ce qui circule en ligne, afin d’apprendre au modèle à bien écrire plutôt qu’à reproduire ce que les équipes désignent comme un registre d’écriture propre au web, de faible qualité.
Autrement dit : le livre papier n’a pas été choisi par nostalgie, mais parce qu’il contient quelque chose qui n’existe plus ailleurs. Une prose travaillée, éditée, relue — et une part considérable de savoir qui n’a jamais été numérisé.
C’est le même constat de rareté qui explique, à l’autre bout de la chaîne, pourquoi les données du monde réel sont devenues l’enjeu stratégique du secteur, que nous avons documenté en analysant la stratégie chinoise des modèles ouverts : la puissance de calcul s’achète, la donnée de qualité, non.
Le raisonnement juridique qui a tout autorisé
Passons au point qui fait l’essentiel du bruit : oui, cette partie de l’opération a bien été jugée légale aux États-Unis.
Dans une ordonnance du 23 juin 2025, le juge fédéral William Alsup, du tribunal de San Francisco, statue dans l’affaire Bartz v. Anthropic — une action collective portée par les auteurs Andrea Bartz, Kirk Wallace Johnson et Charles Graeber. Il estime que numériser des livres légalement achetés pour entraîner un modèle relève du fair use, l’usage loyal du droit américain.
Le cœur du raisonnement tient en un mot : le changement de format. Puisque l’exemplaire papier est détruit après numérisation, le tribunal considère qu’il n’y a pas création d’une copie supplémentaire, mais substitution d’un support à un autre. La formulation du juge est limpide :
« Chaque exemplaire papier acheté a été copié afin d’économiser de l’espace de stockage et de permettre la recherche sous forme numérique. L’original papier a été détruit. L’un a remplacé l’autre. »
La logique se tient. Elle a d’ailleurs une conséquence contre-intuitive qu’il faut souligner : c’est précisément la destruction qui rend l’opération légale. Si Anthropic avait conservé les livres après les avoir scannés, elle se serait retrouvée avec deux exemplaires — le papier et le numérique — et l’argument du changement de format se serait effondré.
Le détruire n’était pas un dommage collatéral. C’était une condition juridique.
Le précédent que tout le monde avait en tête : Google Books
Le recrutement de Tom Turvey n’était pas un hasard de curriculum. Il apportait avec lui le seul précédent américain favorable en matière de numérisation massive d’ouvrages — et Anthropic entendait manifestement rejouer la même partition.
Rappel des faits. À partir de 2004, Google numérise des millions de livres pour bâtir un moteur de recherche dans leur contenu. L’Authors Guild attaque. Le litige dure dix ans. Le 16 octobre 2015, la cour d’appel du deuxième circuit tranche en faveur de Google : la numérisation d’environ quatre millions d’ouvrages protégés, à des fins commerciales, relève du fair use. La Cour suprême refuse de se saisir de l’affaire, laissant la décision définitive.
Le raisonnement de la cour reposait sur quatre piliers : l’usage était hautement transformatif (on crée un outil de recherche, pas une bibliothèque de substitution), l’affichage public était limité à de courts extraits, le service ne constituait pas un substitut de marché aux ouvrages originaux, et le caractère commercial de Google ne suffisait pas à écarter l’exception.
C’est précisément sur ces quatre points que le cas Anthropic diffère, et il faut le dire parce que la comparaison est utilisée un peu vite.
Google indexait pour rendre les livres trouvables : le lecteur voyait un extrait, puis allait acheter l’ouvrage. Anthropic ingère le texte intégral pour produire une machine qui écrit à la place de l’auteur, dans le même registre, sur les mêmes sujets. La question du substitut de marché ne se pose pas du tout dans les mêmes termes. Et le point technique évoqué plus haut — la capacité démontrée de certains modèles à restituer des passages entiers d’ouvrages surreprésentés dans l’entraînement — fragilise encore l’analogie.
Le juge Alsup n’a d’ailleurs pas validé le projet Panama en s’appuyant sur Google Books. Il a validé un point beaucoup plus étroit : le changement de format d’un exemplaire acheté puis détruit. C’est un raisonnement de bibliothécaire, pas de moteur de recherche. Et il ne dit rien de ce que le modèle fait ensuite du texte.
Ce que le récit viral oublie : les sept millions d’autres livres
Voici la partie qui disparaît systématiquement des résumés, et sans laquelle l’affaire est incompréhensible.
Le même juge, dans la même décision, a refusé le bénéfice du fair use pour un autre volet du dossier. Avant et pendant le projet Panama, Anthropic avait téléchargé plus de sept millions de livres piratés, issus de bibliothèques clandestines bien connues : Books3, Library Genesis (LibGen) et Pirate Library Mirror (PiLiMi). L’entreprise en avait constitué une bibliothèque interne centralisée.
Là, aucune acrobatie sur le format ne pouvait tenir : les ouvrages n’avaient jamais été achetés.
La suite est un record. Anthropic accepte de transiger pour 1,5 milliard de dollars. Le juge Alsup accorde une approbation préliminaire en septembre 2025, puis part à la retraite. C’est la juge Araceli Martínez-Olguín qui prononce l’approbation finale le 20 juillet 2026.
Les chiffres du règlement méritent d’être posés :
| Élément | Valeur |
|---|---|
| Montant total | 1,5 milliard de dollars |
| Œuvres inscrites sur la liste | 482 460 |
| Taux de réclamation | environ 93 % |
| Indemnisation par ouvrage | environ 3 000 dollars |
| Honoraires d'avocats | ramenés à environ 101,6 millions par la juge |
| Auteurs ayant refusé la transaction | 350 |
C’est, selon les avocats des plaignants, le plus important recouvrement connu en matière de droit d’auteur aux États-Unis.
Dire que « détruire des livres pour entraîner une IA est autorisé » est donc exact — et gravement incomplet. La bonne formulation est : acheter puis détruire est autorisé, télécharger illégalement coûte 1,5 milliard de dollars. Ce sont deux volets d’un même dossier, et c’est le second qui a fait jurisprudence dans les faits.
Un point que presque personne ne relève : ce règlement ne crée pas de précédent
Il faut le dire clairement, car c’est contre-intuitif.
Une transaction met fin à un litige sans que le tribunal tranche le fond. Le règlement de 1,5 milliard n’établit donc aucun précédent contraignant pour les autres affaires en cours. Il crée un repère financier — désormais, tout le monde sait ce que peut coûter une bibliothèque pirate — mais il ne fixe pas de règle de droit.
Seule l’ordonnance de juin 2025 sur le fair use conserve une valeur d’analyse, et elle émane d’un tribunal de première instance. Autant dire que la question centrale — entraîner un modèle sur des œuvres protégées est-il licite ? — reste ouverte aux États-Unis.
Non, ce ne sont pas des livres rares — mais ce n’est pas si simple
C’est la correction la plus utile à apporter au récit qui circule, et elle va dans les deux sens.
Les titres alarmistes évoquent la destruction d’éditions rares et d’ouvrages anciens. Les documents disponibles ne soutiennent pas cette lecture. Les fournisseurs ciblaient prioritairement des ouvrages de non-fiction publiés à partir des années 1970 et dotés d’un numéro ISBN — autrement dit des exemplaires d’occasion courants, souvent invendus, dont le marché regorge et qui finissent fréquemment au pilon de toute façon.
Sur ce point précis, le procès en vandalisme culturel ne tient pas. Un manuel de gestion de 1994 racheté en lot et scanné n’est pas une perte pour le patrimoine.
Mais la nuance inverse existe aussi, et elle est documentée : des libraires spécialisés interrogés par la presse américaine rapportent que certains lots achetés en gros contenaient malgré tout des éditions anciennes ou des exemplaires devenus introuvables. Quand on achète des palettes de livres au poids, on ne choisit pas ce qu’il y a dedans.
La formulation honnête est donc celle-ci : il ne s’agissait pas d’une destruction ciblée de patrimoine, mais d’une opération industrielle de masse dont les dommages collatéraux sur des exemplaires irremplaçables sont réels et non quantifiés. Personne, chez Anthropic comme chez ses fournisseurs, ne semble avoir tenu de registre de ce qui passait sous la lame.
En Europe, le raisonnement du juge Alsup ne tiendrait pas
C’est la question que se pose tout lecteur français, et la réponse est nette : non, ce dispositif ne serait pas transposable en l’état.
Le droit européen ne connaît pas le fair use américain, qui est une exception ouverte appréciée au cas par cas. Il fonctionne par exceptions limitativement énumérées. En matière d’entraînement, la référence est la directive 2019/790 sur le droit d’auteur dans le marché unique numérique, qui a créé deux exceptions de fouille de textes et de données, transposées en France à l’article L122-5-3 du Code de la propriété intellectuelle.
Ces exceptions ne fonctionnent pas comme aux États-Unis :
- La première bénéficie aux organismes de recherche et aux structures à finalité non commerciale directe.
- La seconde, plus large, s’accompagne d’un droit d’opposition des ayants droit — l’opt-out — qui doit pouvoir s’exercer par des moyens lisibles par machine : fichier
robots.txt, balises HTML, métadonnées. - Pour une exploitation commerciale par un grand acteur, l’autorisation préalable des ayants droit reste la règle.
Deux chantiers sont en cours, et il faut les distinguer soigneusement.
Devant la Cour de justice de l’Union européenne, une affaire pose frontalement la question qui n’a jamais été tranchée en Europe : entraîner un modèle de langage constitue-t-il une reproduction au sens du droit d’auteur, et cette reproduction peut-elle relever de l’exception de fouille de textes et de données ? L’audience s’est tenue le 10 mars, et les conclusions de l’avocat général sont attendues le 3 septembre 2026, l’arrêt devant suivre. Autrement dit : la réponse européenne n’existe pas encore. Toute affirmation contraire est prématurée, et c’est précisément ce qui rend la période actuelle instable pour les ayants droit comme pour les éditeurs de modèles.
En France, le Parlement n’a pas attendu. La proposition de loi portée par la sénatrice Laure Darcos, déposée le 12 décembre 2025 avec Agnès Evren, Pierre Ouzoulias, Laurent Lafon, Catherine Morin-Desailly et Karine Daniel, instaure une présomption d’exploitation des contenus culturels par les fournisseurs d’intelligence artificielle. Le Conseil d’État a rendu le 19 mars 2026 un avis favorable : le législateur national est compétent pour créer une telle présomption, et le texte n’est contraire ni à la Constitution ni au droit européen, sous réserve d’ajustements rédactionnels. Le texte a ensuite été examiné en commission le 1er avril, puis adopté à l’unanimité par le Sénat le 8 avril 2026.
Ce que change ce texte, s’il achève son parcours, est considérable : il renverse la charge de la preuve. Aujourd’hui, un auteur doit démontrer que son œuvre a servi à entraîner un modèle — une preuve quasi impossible à rapporter sans accès aux jeux de données. Demain, c’est au fournisseur de démontrer qu’il ne l’a pas utilisée.
Ajoutons une pièce souvent mal citée. L’AI Act impose bien, à son article 53, la publication d’un résumé suffisamment détaillé des contenus utilisés pour l’entraînement, selon un modèle de document publié par la Commission européenne le 24 juillet 2025. Mais le calendrier comporte une nuance décisive : l’obligation est immédiate pour les modèles mis sur le marché à partir du 2 août 2025, tandis que les modèles déjà en circulation ont jusqu’au 2 août 2027 pour s’y conformer. La transparence sur les données d’entraînement des modèles existants n’est donc pas pour tout de suite — nous avons détaillé l’ensemble de ce calendrier dans notre analyse de ce qui change avec le règlement européen sur l’IA.
Concrètement : une opération de type Panama menée sur le marché européen exposerait son auteur à un contentieux de masse, et non à une validation judiciaire.
L’autre voie existe, et elle est chiffrée : payer
Un élément absent du débat mérite d’être posé, parce qu’il rend l’affaire beaucoup moins fatale qu’elle n’en a l’air : acheter des licences est possible, plusieurs entreprises le font, et on connaît les prix.
- OpenAI a signé environ deux douzaines d’accords avec des éditeurs et des plateformes de données. Le plus important connu porte sur jusqu’à 250 millions de dollars sur cinq ans avec News Corp, signé en mai 2024.
- Meta, longtemps réticente à ce modèle, s’est engagée à partir de mars 2026 sur jusqu’à 50 millions de dollars par an pendant trois ans, soit 150 millions au total.
- Google a conclu son premier accord de licence de contenus pour l’IA avec l’Associated Press.
- Reddit, à lui seul, a révélé lors de son introduction en bourse 203 millions de dollars de contrats de licence de données.
Mettons ces montants en regard de celui du règlement. Anthropic paie 1,5 milliard de dollars pour sept millions de livres piratés. Le plus gros accord de licence connu du secteur en vaut 250 millions sur cinq ans. Autrement dit : la sanction représente environ six fois le prix du plus important contrat de licence jamais signé.
Ce calcul change la lecture de l’affaire. Le piratage n’était pas seulement illégal : il s’est révélé, rétrospectivement, plus cher que la voie légale. C’est un argument qui n’existait pas il y a deux ans, quand aucune décision n’avait chiffré le risque. Il existe désormais, et tous les directeurs juridiques du secteur l’ont noté.
Reste une asymétrie que ces accords n’effacent pas : ils se négocient avec des groupes de presse et des plateformes, c’est-à-dire des entités capables de mobiliser des avocats. Un auteur isolé, lui, ne négocie rien — il attend qu’une action collective aboutisse et touche 3 000 dollars.
Ce que ça change pour un auteur ou un éditeur français
Trois conséquences pratiques, sans extrapolation.
Le droit d’opposition doit être exercé, et techniquement. L’opt-out prévu par la directive européenne n’est pas un principe déclaratif : il doit s’exprimer par des moyens lisibles par machine. Concrètement, cela passe par le fichier robots.txt d’un site, des balises dans le code des pages, ou des métadonnées dans les fichiers. Une mention en français dans les conditions générales d’un site ne suffit pas. Un catalogue non protégé techniquement est un catalogue exposé.
Le recours collectif est, en pratique, la seule voie économiquement viable. L’affaire Bartz le démontre : 482 460 œuvres regroupées, une transaction record, et environ 3 000 dollars par titre. Aucun auteur n’aurait obtenu cela seul, et 350 d’entre eux ont refusé l’accord précisément parce qu’ils estimaient ce montant insuffisant. En France, les organisations professionnelles et les sociétés de gestion collective jouent ce rôle d’agrégation.
La transparence devient une arme procédurale. L’obligation faite aux fournisseurs de modèles à usage général de publier un résumé suffisamment détaillé de leurs contenus d’entraînement n’est pas une formalité administrative : c’est ce qui permettra, demain, d’établir qu’une œuvre a bien été utilisée. Sans elle, la charge de la preuve reste quasi impossible à porter pour un ayant droit — c’est d’ailleurs ce constat qui motive la proposition de loi française sur la présomption d’exploitation.
Pour les métiers de l’écrit, cette bataille se superpose à une autre, que nous avons documentée : celle de la valeur du travail rédactionnel lui-même, dans un contexte où les études sur les métiers exposés désignent la traduction et la rédaction en tête de liste.
Les procédures en cours, et ce qui se prépare
Le dossier Anthropic n’est pas isolé. Il est le premier arrivé à son terme, ce qui en fait un étalon.
En France et en Europe, plusieurs fronts sont ouverts. Les syndicats français de l’édition ont engagé une action contre Meta pour l’utilisation d’œuvres protégées dans l’entraînement de ses modèles. Des éditeurs de premier plan — parmi lesquels Hachette, Cengage et Elsevier — ont attaqué Google en justice, lui reprochant d’avoir exploité des millions d’ouvrages protégés pour entraîner Gemini.
Un point technique alimente ces contentieux et mérite d’être connu : les chercheurs ont démontré qu’un modèle peut restituer à l’identique des passages entiers d’ouvrages protégés lorsque ceux-ci sont fortement représentés dans les données d’entraînement — un phénomène de sur-apprentissage. L’argument selon lequel un modèle « apprend » sans « copier » perd de sa force quand on parvient à extraire le texte original par une simple requête bien construite. La frontière entre apprentissage et reproduction est d’ailleurs au cœur d’un autre contentieux que nous avons suivi, l’accusation américaine de copie visant un modèle chinois — preuve que la question dépasse largement le cas des livres.
Cette bataille juridique se double d’une bataille de lobbying dont nous avions documenté un autre épisode aux États-Unis, quand OpenAI soutenait un texte susceptible de l’exonérer. L’enjeu est le même partout : faire fixer les règles avant que les tribunaux ne le fassent.
Ce qu’il faut retenir
Trois choses, et elles ne vont pas dans le même sens.
Le fait est réel et il est documenté. Anthropic a bien acheté, découpé et détruit entre 500 000 et deux millions de livres, dans le cadre d’un programme interne baptisé projet Panama, avec pour ambition affichée de numériser tous les livres du monde. Ce n’est pas une rumeur : cela figure dans des pièces de procédure.
La légalité est réelle, mais partielle et locale. Un juge fédéral américain a validé l’achat suivi de destruction au nom du changement de format — la destruction étant, paradoxalement, ce qui rend l’opération licite. Mais la même décision a écarté le fair use pour sept millions de livres piratés, ce qui a coûté 1,5 milliard de dollars et environ 3 000 dollars par ouvrage à l’entreprise. Et ce règlement, étant une transaction, ne crée aucun précédent contraignant.
Le récit viral exagère sur un point et sous-estime sur un autre. Non, il ne s’agissait pas majoritairement de livres rares : la cible était le fonds d’occasion courant, non-fiction, post-1970, avec ISBN. Mais oui, des exemplaires irremplaçables ont pu se trouver dans des lots achetés en gros, sans qu’aucun inventaire ne permette aujourd’hui de savoir lesquels.
Reste la question que cette affaire pose vraiment, et qui n’est pas celle du papier. Les modèles ont besoin d’une matière première que le web ne fournit plus : de l’écrit de qualité, édité, souvent ancien. Cette matière appartient à quelqu’un. Le droit américain a répondu par une acrobatie sur le format ; le droit européen répond par l’autorisation préalable. Ces deux réponses sont incompatibles, et les entreprises concernées opèrent des deux côtés de l’Atlantique.
C’est là que se joue la suite — pas dans le bruit des massicots. Et c’est une bataille à suivre au même titre que celle des modèles eux-mêmes, dont notre classement IA mesure les performances sans jamais pouvoir dire, faute de transparence suffisante, sur quoi chacun a été entraîné.
Le chiffre à retenir
3 000 dollars. C’est ce que touche un auteur dont l’ouvrage figure parmi les 482 460 œuvres du règlement Anthropic. À titre de comparaison, l’entreprise était valorisée en dizaines de milliards de dollars au moment de l’accord, et la somme totale — 1,5 milliard — représente une fraction de ce que le secteur lève en un trimestre. Le prix d’un livre, quand la justice le fixe enfin, reste celui d’un mois de loyer.